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04 mai 2015

Mannequin d’artiste, Mannequin fétiche

2015-05-03 027.jpgL'enchanteur musée Bourdelle dans le 15e arrondissement de Paris propose ce printemps une exposition passionnante sur ces partenaires des artistes, les modèles non de chair et d'os, mais de fer, de bois et de tissus, ces mannequins articulés dont l'usage dans les ateliers a été beaucoup plus important qu'on ne le croit ordinairement. Comme le fait remarquer la commissaire de l'exposition, Jane Munro, conservatrice au Fitzwilliam Museum et directeur d’études en histoire de l’art à l’Université de Cambridge, l'utilisation du mannequin va à l'encontre de la vision romantique de la création qui voudrait que le peintre fasse surgir son œuvre de ses mains, par sa seule virtuosité, cette grâce divine, et non à l'aide d'une technologie mécanique, là la camera oscura, ici le mannequin d'atelier. Il est certain que le moulage d'après le corps humain pour la sculpture naguère ou l'usage d'images projetées aujourd'hui (considérablement facilité par l'utilisation très répandue du vidéoprojecteur chez les peintres figuratifs contemporains) ne sont pas sans poser des questions ou susciter des réticences.

Mais l'exposition permet aussi d'entrer dans l'atelier de l'artiste et d'être les témoins de son travail. On touche ici à la question de la mise en œuvre et on répond à la fascination du public pour la dimension performative de la création.

L'exposition, riche et stimulante, est à la fois thématique et chronologique. Elle s'ouvre par la boîte-théâtre de Nicolas Poussin: une reconstitution de la machine que le peintre utilisait pour caler ses compositions, en particulier à la fin des années 1630 lorsqu'il travaillait à la série des Sept Sacrements.

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Un grand nombre de problématiques sont ensuite illustrées, comme la critique des tableaux réalisés à l'aide de ces mannequins ou encore la poésie troublante de ces corps immobiles. Les mannequins interrogent aussi le rapport au corps réel, à ses articulations internes, à son expressivité. En cela l'exposition renoue avec le travail de Philippe Comar, professeur à l’École des Beaux-arts de Paris dans son exposition de 2008 : Figures du corps, une leçon d’anatomie aux Beaux-arts dans ses galeries d’exposition.

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La visite se prolonge poétiquement dans le reste du musée par la disposition de deux mannequins dans les salles des collections permanente. Le musée, qui est déjà en soi un lieu magique, gagne encore en mystère. Notre seul regret : encore une fois, cette absurde interdiction de la photographie dans l'exposition (mais heureusement autorisée dans le musée.)

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Exposition Pierre Bonnard

2015-05-03 003.jpgPierre Bonnard (1867-1947) est aujourd'hui un artiste assez universellement célébré. Cependant, il incarna longtemps un art anti-moderne, insensible aux exigences de déconstruction des promoteurs de l'avant-garde. Il était un impressionniste égaré au 20e siècle, coupable de peindre des tableaux séduisants. Le siècle passait à côté de lui.

Un premier effort de réévaluation eu lieu en 1984 au Centre Pompidou. Son art semblait soudainement en cohérence avec "le retour à la vérité du visible" de la création contemporaine. La rétrospective y voyait ici sa justification. Et l'éloge de Bonnard ne pouvait se faire que parce qu'il annonçait l’abstraction américaine de l’après-guerre. Comme toujours, un peintre est considéré comme important parce qu'il "annonce" ce qui vient après. On a toujours du mal à admettre que l'éloge puisse se fonder sur des qualités propres. Il faut être moderne. Pierre Bonnard n'était alors pas le mieux outillé des artistes du 20e siècle pour faire reconnaître son génie. Heureusement, à la faveur du temps qui réajuste les hiérarchies de l'art et de l'instauration d'une post-modernité qui a permis un peu de dépasser ces questions, la peinture de Bonnard a su faire entendre sa voix. En 2006, le musée d'art moderne de la Ville de Paris organisait à son tour une grande rétrospective qui avait pour ambition de convaincre de l'excellence du peintre avec un accrochage chronologique s'appuyant sur un nombre pléthorique de tableaux.

C'est au tour du musée d'Orsay aujourd'hui de célébrer l'artiste. Le choix de l'institution est ambigu car la présentation de Bonnard dans le temple de l'impressionnisme semble confirmer l'interprétation d'un art qui ne serait pas de son siècle. En même temps, ce n'est pas faux. Mais c'est un parti-pris assez lourd de signification pour un tel artiste.

L'accrochage au musée d'Orsay est thématique : le parcours gagne en cohérence intellectuelle et nous égare aussi parfois avec la présentation d'œuvres peintes assez tôt dans sa carrière mais accrochées vers la fin de l'exposition. On regrettera plus nettement l'absence d’œuvres de comparaison de Vuillard, de Marquet, de Matisse qui auraient fourni un contexte artistique passionnant précisément dans cet enjeux de la modernité, décidément au cœur du regard que l'on pose sur Bonnard.

Toutefois, en dépit de cette petite réserve, on ne pourra dissimuler longtemps l'extrême bonheur que procure le déroulé somptueux des œuvres du peintre. Le sens de la couleur, de la lumière, le jeu des contre-jour, le dispute à son grand art de la composition, des cadrages, du choix des points de vue.

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Pierre Bonnard, Nu dans un intérieur, 1912-1914

Huile sur toile H. 134 ; L. 69,2 cm Washington, National Gallery of Art