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26 septembre 2020

Femmes artistes - une hypothèse

L'explication universellement retenue pour justifier la place minime occupée par les femmes dans la création artistique à travers les siècles est une explication sociale. Les femmes auraient été empêchées (par les hommes) de s'exprimer par les arts.

Je voudrais proposer ici une autre hypothèse, disons une hypothèse complémentaire.

Deux remarques liminaires. On doit faire une distinction entre les conditions de l'activité artistique avant le milieu du XXe siècle et après. Or, même si dans le monde d'avant, les hommes faisaient plus facilement une carrière artistique que les femmes, la chose n'était pas facile pour eux non plus. Il fallait parfois se battre contre sa famille, s'opposer au contexte social pour affirmer son désir créateur.  Donc, se lamenter de la difficulté pour les femmes à être artiste néglige aussi la difficulté pour tout le monde, quel que soit son sexe, de faire une carrière dans le domaine de la création artistique.
Il y a également le contexte plus favorable des familles d'artistes où la pratique relève de la continuité artisanale et où les femmes sont souvent présentes.

Deuxième remarque, il y a eu, malgré tout, des artistes femmes. Donc si une femme avait le désir ardent de créer, d'être artiste, dans certaines conditions c'était tout de même possible. Il ne faut pas surévaluer les barrières, outrer les obstacles à l'affirmation d'un désir créateur. Quand on veut être artiste, on est capable de l'être envers et contre tous. 

Il convient donc selon moi de relativiser la part sociale dans l'empêchement de la création.

Voilà pourquoi je souhaiterais aller plus loin et tenter d'émettre l'hypothèse d'un empêchement essentialiste, c'est-à-dire d'expliquer la présence moindre des femmes artistes avant le milieu du XXe siècle par leur nature même de femme.

S’aventurer dans une carrière artiste est une transgression, le dépassement d'une norme sociale, mais aussi plus profondément c’est obéir à un surgissement de soi qui va à l’encontre de ce que la société accepte. Or les femmes sont en moyenne plus raisonnables, plus sages, plus travailleuses, plus soucieuses de construire. Les hommes sont plus violents, plus transgressifs, plus orgueilleux. C’est pourquoi, c’est mon hypothèse, dans un monde tenu par des usages de sagesse, par un idéal de respectabilité, ce sont les hommes qui ont été plus enclins à exprimer leur nature créatrice, car la transgression fait partie de leur mythologie.

Cette tentative d’explication pourrait permettre de comprendre pourquoi les hommes ont été plus souvent artistes dans un contexte où le Surmoi est puissant, où le qu'en-dira-t-on est un obstacle, où la respectabilité est centrale, où la tradition est le fondement.

Arrive alors le grand tournant du milieu du XXe siècle. Là, les paradigmes changent. L'activité artistique est de moins en moins une transgression sociale. Le mouvement est d’ailleurs similaire à la libération sexuelle. Nous sommes passés dans un monde désormais où ni l'art ni le sexe ne sont des transgressions. Ainsi la sexualité n'est plus empreinte de cette vision noire explorée par exemple par le marquis de Sade ou Georges Bataille. De même, être artiste (même si cela reste une aventure et un risque professionnel) n'est plus du tout aujourd'hui une provocation.

Nous ne sommes plus dans l'âge de la retenue de soi. Naguère, la devise implicite du bon comportement était « Je m'empêche ». Le slogan de notre temps est « Just do it ». C'est exactement l'inverse.

Si aujourd’hui nous avons autant d’artistes femmes que hommes et si, ces premières sont aussi douées que les hommes, c’est parce que pour les unes comme pour les autres, les conditions de création (et l'art même produit) n'a plus aucun rapport avec celles qui précédaient les années 1950.

On le voit bien avec une artiste comme Nikki de Saint-Phalle : elle a assimilé les codes de la transgression mais comme tout le monde à son époque. La transgression devient la norme, la transgression est devenue le discours officiel. Il n’y a donc plus de transgression.

nikki.jpg

Niki de Saint Phalle en train de viser (1972),
photographie en noir et blanc rehaussée de couleur extrait du film Daddy.
 Peter Whitehead

En s'autorisant une analyse freudienne, on pourrait dire que désormais le Surmoi est remplacé par le « Ça » et le « moi, je ». Les publicitaires ont bien compris cette mutation en multipliant les slogans et les discours de ce type : « Venez comme vous êtes », « be yourself ». 
À l’école, de la maternelle au lycée, on apprend aux enfants à « s’exprimer », à se «libérer ». L’éloge de la pulsion créatrice est continuel au cours de la scolarité, à mesure que disparaît  l'apprentissage d'un savoir technique (savoir dessiner, savoir modeler). De surcroît, les références artistiques des enseignants d’arts plastiques sont souvent bornées aux avant-gardes du XXe siècle, c’est-à-dire à un art qui fait de l’anticonformisme la norme, de la transgression une nécessité. Tout le monde se sent alors légitime à exprimer son individualité. Et dans ce nombre des gens qui «expriment ce qu'ils ont au fond d'eux-mêmes », il y a autant de femmes que d'hommes, si ce n'est même plus. Et peut-être que désormais dans cette nouvelle approche de la création artistique, les femmes sont meilleures aujourd'hui que les hommes. À titre personnel, je préfère souvent les artistes contemporains femmes aux hommes. Elles sont souvent à mes yeux moins prétentieuses, moins conceptuelles, plus sensuelles, plus sincères.


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Eve Malherbe en résidence en 2019-2020 à à la fondation Dufraine

01 septembre 2020

Artistes femmes et histoire de l'art

Les Rencontres Artistiques de Vez sont une initiative de Léopold Legros et Tancrède Hertzog, fondateurs de la Galerie T&L, avec le soutien d'Artcurial et de Francis Briest, propriétaire du donjon de Vez.

Lors de la rencontre du samedi 29 août 2020, j'ai été convié à débattre sur le thème des femmes artistes dans l'histoire de l'art ancien. Voici le contenu de ma conférence suivi des questions-réponses qui ont eu lieu.

 

* * *

Le titre donné à ce débat était "Les femmes dans l’Histoire de l’art : début d’une réévaluation ou approche du plafond de verre ?" et je voudrais commencer par dire que je suis entièrement en désaccord avec celui-ci. Comme si on était, aujourd’hui, en 2020, au début de la réévaluation d’Artemisia Gentileschi ou de Camille Claudel ! Quant à l’expression « plafond de verre », elle renvoie au monde du travail où, semble-t-il, les femmes sont empêchées d’accéder à des postes à responsabilité. Ainsi, il y aurait des artistes femmes dont on ne reconnaîtrait pas le génie parce que ce sont des femmes. Nous allons en débattre. Il s'agit toujours de cette question, de ce mythe complotiste, de "l’invisibilisation" des artistes femmes.

Ainsi, par exemple, l'annonce par France Culture de la dernière exposition Berthe Morizot au musée d'Orsay :

00 France Culture berthe Morizot.JPG

Berthe Morizot, « injustement occultée par Manet, Degas, Monet ». C'est une déclaration absurde et pourtant sereinement affirmée. Comment peut-on faire semblant de ne pas voir la disproportion de l'importance entre ces trois peintres cités et l'aimable talent de Berthe Morizot. Qui ne serait pas occulté par ces trois immenses génies ? Il n'y a aucune "injustice" à être dans leur ombre. Ou alors c'est la vie qui est injuste, et c'est un autre débat !

Sur cette question de la présence des femmes artistes, on mélange sciemment ou inconsciemment deux choses absolument distinctes : les difficultés pour une femme de faire une carrière artistique avant le XXe siècle et la question de la reconnaissance par la postérité. Le néologisme « invisibiliser » signifie rendre volontairement invisible. C’est-à-dire que l'on prétend que ces femmes artistes existent mais qu'elles sont cachées. Pourquoi ? et quand ? (à l’époque de l’artiste, par la postérité critique, jusqu’à récemment ?).

Pour illustrer ceci, je voudrais prendre en exemple une discussion autour de la musique classique, sur les réseaux sociaux, après que le journal Le Monde a fait paraître cet article :

01 compositrices.JPG

J'ai laissé le commentaire suivant :

« Les compositeurs femmes ne sont pas "éclipsées", elles sont simplement méconnues, comme des milliers  de compositeurs masculins.

Pourquoi opposer ainsi les hommes et les femmes ? Jouons et écoutons de la belle musique savante, peu importe le sexe de l'auteur.

Avec cette mentalité sectaire, vous contribuez à l'affaiblissement de l'universalisme qui fonde pourtant notre civilisation. »

Je suis alors pris à partie par un musicologue de l’Université de Cambridge qui me dit :

« Il y a beaucoup de compositeurs femmes qui étaient tout à fait "éclipsées" par des maris, des frères. Pensez (comme exemplaires) de Clara Schumann ou de Fanny Mendelssohn. Plusieurs autres étaient "éclipsées" par les mœurs de l'époque, comme celles du dix-huitième siècle (nommez l'une d'entre elles, si vous le pouvez). Vraiment, il ne s'agit pas du sexisme actuel, mais des circonstances de la vie dans le passé. »

On voit bien que se joue là le nœud de la discussion : une confusion logique et presque sémantique entre les difficultés pour faire carrière à l’époque (ce que personne ne nie) et ma critique d’un financement public pour la découverte d’artiste selon le sexe, avec ici l’idée qu’il y aurait aujourd’hui une chape de plomb sur les compositeurs femmes.

Je réponds alors :

« Oui, précisément. Elles n'ont pas pu faire carrière, elles n'ont pas donné libre cours à leur génie musical. Résultat : il n'y en a (pratiquement) aucune. Donc cela ne sert à rien de faire une archéologie sexiste. Il n'existe pas de Monteverdi femme, de Bach femme, de Mozart femme, de Beethoven femme, de Wagner femme, ni de Debussy femme (même si j'aime beaucoup Lili Boulanger). C'est un fait, c'est ainsi. On peut le regretter, mais c'est un fait de l'Histoire.

Ce que ce site met en œuvre, c'est de la recherche appliquée selon des critères purement sexistes et militants. Les finances publiques sont mises en œuvre pour aller retrouver, étudier, valoriser, des morceaux de musique uniquement parce que l'auteur est une femme. Ce n'est pas un usage républicain des efforts de la recherche académique, c'est du militantisme.

Pourquoi ne pas retrouver, étudier, valoriser, jouer et faire connaître de belles partitions méconnues sans distinction du sexe de l'auteur ? »

Il me répond :

« On ne sait pas qu'il n'existe pas de Monteverdi femme, de Bach, etc. Sans la découverte des compositeurs femmes de n'importe quelle époque, on ne saura jamais. Mais comment les découvrir, étudier, valoriser sinon avec un site Web comme celle-ci ?

Il y a beaucoup de compositeurs masculins qui restent peu connus, c'est vrai, mais les obstacles pour les femmes sont, disons, 100 fois pires ! »

Je lui réponds :

« Non c'est la triste réalité. Sauf, bien sûr, si on parvient à retrouver une compositeur d'exception dont l'œuvre a été oublié. Alors là, je serai le premier à m'en réjouir !

Imaginez, découvrir un nouveau Jean-Sébastien Bach, mais en femme !

D'ailleurs, je me moquerais alors complètement que ce nouveau compositeur soit une femme, je serai juste extatique à l'écoute d'un nouveau compositeur de génie.

Seulement voilà, ça c'est dans les rêves. C’est de la pure rhétorique théorique.

Dans la réalité, il n'existe pas de compositeurs de génies oubliés, de Mozart femme oubliée dont les partitions seraient cachées dans une bibliothèque viennoise, de Beethoven en jupon dont les œuvres seraient à retrouver dans un fonds d'archives inexploré.

Je le regrette, soyez-en sûr ! Mais c'est ainsi. On ne retrouvera pas de nouveaux génies de la musique.

On pourra juste retrouver des œuvres mineures, possiblement intéressantes, oui, mais mineures, de compositeurs hommes ou femmes mineurs.

Et je n'ai pas compris pourquoi il serait 100 fois plus difficile, selon vous, de retrouver des traces de partitions écrites par des femmes dans les fonds d'archives ou dans les bibliothèques ? »

Il ne répond pas à ma question, mais à mon affirmation qu’il n’existe pas de compositeurs femmes majeures, il me dit :

« Et Amy Beach? Et Ethel Smyth? Peu connues, peut-être, mais toutes des "compositrices" de génie. Sans oublier Francesca Caccini qui aurait même inspiré Monteverdi. Et ça se dit historien de l'art... Peut-être mais visiblement pas en histoire de la musique »

Je réponds :

« Vous me citez Amy Beach (1867-1944), Ethel Smyth (1858-1944), Francesca Caccini (1587-1640), je vous réponds Mozart, Chopin, Verdi, Stravinsky. Je crois que la démonstration est faite. »

À partir de là, la discussion s’est emballée. Surgissent d’autres intervenants, puis viennent les inévitables accusations de sexisme, d’ignorance, etc. Une collègue du précédent universitaire intervient et me lance :

« Je gage que vous n'avez écouté ni Hildegarde von Bigen, ni Elisabeth Jacquet de la Guerre, ni Francesca Caccini.

Ce qui est terrifiant c'est de constater que même un soi-disant spécialiste de l'art n'est pas même pas au fait que le manque de notoriété des femmes n'a rien à voir avec leur talent mais principalement avec la volonté des hommes qui craignaient qu'on leur fasse de l'ombre.

Visiblement vous êtes toujours dans ces mêmes schémas alors même que votre métier vous apporte la preuve chaque jour de l'historique domination masculine de la société.

En fait votre intervention est la meilleure preuve qu'un financement public est indispensable : Voilà quelqu'un qui ne connaît rien à la musique. Et qui profite de son titre d'historien d'art pour perpétuer la chape de silence autour des femmes artistes qu'elles ont eu à subir depuis des siècles.

Ce monsieur ne connaît rien de Francesca Caccini (sinon son nom aurait dû le faire réagir, 1601, préface des nuove musiche... qu'elle a mise en pratique... le fondement de la musique baroque) mais se permet de déclarer que les femmes (qu'ils n'écoutent pas, il ne connaît pas non plus Hildegarde ou Elisabeth jacquet de la Guerre) ne sont, par principe, QUE des compositrices mineur.e.s.

Certains hommes en sont encore à se trouver mis en danger quand on met en avant celles que l'histoire a si mal traitées. »

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Je lui réponds :

« Je ne pense pas qu'elles sont mineures PARCE QU'elles sont des femmes. Elles sont mineures, c'est tout. Et je ne crois pas non plus que l'on perpétue une "chape de silence" autour des femmes artistes. C'est même exactement le contraire. On fait tout un foin autour de Berthe Morizot, d'Elisabeth Vigée-Lebrun, de Rosa Bonheur ou de Louise Moillon, justement parce que ce sont des femmes, alors que ce sont simplement des peintres honorables mais qu'il n'y a pas non plus à s'extasier.

Et je ne me sens pas "mis en danger". Au contraire, je me réjouis si l'on peut redécouvrir des artistes femmes. (Mais parce que ce sont des artistes, non parce que ce sont des femmes. Je suis historien et mélomane, pas militant) »

Je vous abrège le débat, mais il reste symptomatique du dialogue de sourds. Le dernier échange fut celui-ci. Le musicologue de Cambridge me dit :

« Pour vous, il n'y a pas de "grands compositeurs" femmes parce que tous les "grands compositeurs" sont des hommes ! Même si on ne sait rien des compositeurs femmes ! D'après moi, cela n'est pas une position tenable pour un vrai académique. »

Et je lui réponds :

« Je n'ai jamais dit : "Il n'y a pas de "grands compositeurs" femmes parce que tous les "grands compositeurs" sont des hommes même si on ne sait rien des compositeurs femmes !" Ce serait effectivement absurde.

Voici ma position et ma critique.

1/ L'éducation artistique et les carrières artistiques étant réservées aux hommes avant le XXe siècle, les femmes n'ont pas pu exprimer librement leur talent.

2/ Conséquence : il n'y a pas de compositeurs femmes d'importance avant le XXe siècle.

3/ Je me réjouis des efforts pour mettre en valeur des partitions perdues ou oubliées mais je déplore que le critère d'attribution des financements publics soit un critère sexiste.

4/ Je serais heureux de découvrir de nouvelles œuvres de qualité écrites par des compositeurs femmes inconnues. Mais pas parce que ce sont des femmes, parce que ce seront des belles œuvres. »

 


Fin des débats. 

Cette discussion entre personnes érudites est intéressante pour ce qu’elle révèle des mentalités et de l’opposition entre une recherche académique universaliste et scientifique, et un nouveau mode de travaux universitaires guidés par le militantisme, la revanche, le complotisme, le victimisme.

Il y a quelques mois, pendant le confinement, Nicolas Milovanovic, conservateur bien connu des peintures du musée du Louvre, s’était amusé à faire un petit jeu sur twitter pour élire le plus grand peintre français. À l’imitation des compétitions de football, il avait fait des pools de 4 peintres regroupés par période. Et pour le XVIIe siècle, à côté de Georges de La Tour, de Nicolas Poussin et de Simon Vouet, il y avait … Louise Moillon ! Je lui disais que ce choix était absurde, et il me répondit « Mais que verrais-tu comme peintre femme français du XVIIe siècle alors ? » Mais aucun, cher ami !

En finale, nous avions : Monet, Delacroix, Poussin et... Vigée-Lebrun ! Exit Manet, Watteau, De Stael, Cézanne, Degas, Fouquet, Matisse, Géricault, Chardin, Fragonard, Gustave Moreau, La Tour, Le Nain, Soulages, La Hyre, Ingres, Vouet, Seurat, Toulouse-Lautrec, Fautrier, Gauguin… Place à Vigée-Lebrun ! Fascinante malhonnêteté. Le concours était biaisé pour des raisons sexistes. Et, dans le résultat final, 17% des participants à ce jeu ont voté pour Elisabeth Vigée-Lebrun au titre du plus grand peintre français de tous les temps. Sublime sottise du militantisme.

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Au même moment, un concours concurrent est apparu sur Twitter, traitant ce cher Nicolas de sexiste (alors que le pauvre avait tenté coûte que coûte d’introduire des femmes), et qui ne comportait que des peintres femmes. Et j’ai beau être historien de l’art depuis 25 ans, je n’en connaissais aucun (hormis les inévitables Berthe Morisot, Adélaïde Labille-Guillard, Rosa Bonheur, etc.)

Mais le mythe de la femme artiste géniale rendue invisible par les hommes a désormais pris racine. Il est devenu une évidence, alors qu'il est sans cesse contredit par les faits. Des femmes de talent ont pu pratiquer leur art ou ont été empêchées de le pratiquer, mais dans tous les cas, ce qui existe aujourd'hui reste secondaire par rapport à la production artistique masculine. Mais peu importe la réalité, ce qui compte c'est la construction idéologique progressiste. Ainsi le journal Libération, le bréviaire du progressisme, écrit au sujet d'une exposition sur Lavinia Fontana et Sofonisba Anguissola :

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Or on sait bien qu’elles n'ont jamais été oubliées des historiens de l'art. On les rencontre dans bien des cours sur le portrait à la Renaissance. On les trouve sur le marché de l'art à des prix élevés. Si Libération parle de « redécouverte », c'est simplement que nos contemporains sont ignorants en histoire de l'art. Ce sont deux peintres connues, importantes, étudiées, mais ce ne sont pas non plus des peintres de tout premier plan. À l'époque, Giovanni Battista Moroni qui est leur contemporain, est bien plus génial. Mais je fais le pari que Libération ne connaît pas ce Giovanni Battista Moroni. Lui aussi est un "oublié" alors selon leurs critères, lui aussi mériterait dans ce cas une "renaissance" et une "réhabilitation".

Par ailleurs, on ne saurait distinguer la manière de peindre d'un artiste femme d'un artiste homme. L'essentialisation, c'est-à-dire le fait de tout ramener à l'identité première des êtres, en l'occurrence ici le fait d'être un homme ou une femme, n'entre guère en ligne de compte dans l'étude de la manière de peindre.

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Lavinia Fontana, Mars et Vénus, de 1595, Madrid, Fundación Casa de Alba.

Il n'y a donc pas "d'effacement injuste", car il n'y a pas d'effacement tout court. Personne, ni le marché de l'art, ni les collectionneurs, ni les musées, n'efface volontairement la mémoire des peintres parce que ce serait des femmes, refuserait d’accrocher une toile parce que l'œuvre serait peinte par une femme. Le féminisme contemporain est devenu un complotisme.

C'est la même chose par exemple pour Odette Pauvert ou Lucienne Heuvelmans que l'on présente régulièrement désormais comme des « prix de Rome méconnus ». Mais aucun prix de Rome de l’époque n’est connu ! Et s'il fallait les comparer à leurs collègues contemporains, on serait forcé d'admettre que Robert Pougheon est objectivement un bien meilleur peintre qu’Odette Pauvert et que Marcel Gaumont ou Alfred Janniot sont de bien meilleurs sculpteurs que Lucienne Heuvelmans. Et au fond, le plus terrible c’est qu’on ne sait plus dire autre chose de ces artistes femmes : elles ont été en peinture et en sculpture, les premières artistes Prix de Rome. Oui, très bien, et ensuite ? Encore un triste triomphe de l’essentialisation du néo-féminisme d'aujourd'hui.

 

Nous sommes entrés dans une guerre sexiste absurde. Ainsi, la prestigieuse université de Yale aux États-Unis a supprimé le cours d’introduction générale à l’histoire de l’art car il y avait trop d’hommes blancs parmi les artistes (« overwhelmingly white, straight, European and male. »)

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Or ce triste positionnement est désormais valorisé dans la politique d'acquisition de bien des musées aujourd'hui, et pas uniquement anglo-saxons. Il faudrait acquérir des œuvres parce que ce sont des œuvres réalisées par des femmes. Il faudrait corriger l’histoire. Ça s’appelle le révisionnisme.

Il ne s’agit pas de nier une réalité historique d’une difficulté de carrière (qui n’était d’ailleurs pas une impossibilité, soyons nuancé). Mais qu’on ne prétende pas qu’aujourd’hui, les femmes artistes sont invisibilisées, ni qu’il y a des génies à redécouvrir, des Raphaël femmes, des Rembrandt femmes, des Fragonard femmes cachées. Il y a des peintres, des artistes, des compositeurs, des écrivains à mieux connaître, mais tout l’art est à mieux connaître. Et si tel était le cas, si un Baudelaire féminin existait, si un Wagner femme était cachée, si un Klimt femme était oublié, mais quelle joie de découvrir un tel artiste ! Montrez-le-nous, vite !

 

Je voudrais conclure cette conférence par un dernier exemple. Voici deux académiciens français : Louis-Philippe de Ségur (1753-1830), membre de l’Académie française, pair de France, maréchal d’Empire, etc, et son fils : Philippe-Paul de Ségur (1780-1873), général, lui aussi académicien, historien, pair de France également. Évidemment personne aujourd'hui ne serait capable de citer un seul titre de leurs ouvrages. Mais le petit-fils du premier fut Eugène de Ségur, pair de France, qui épousa une aristocrate russe Sofia Fedorovna Rostoptchina, autrement dit : la Comtesse de Ségur, qui elle, est un de nos grands auteurs !

Et c’est ça qui est intéressant : qui est-ce que l’histoire de la littérature française retient ? Une femme – qui plus est d’origine étrangère. Qui est-ce qu’elle oublie ? Deux hommes académiciens qui ont combattu pour la France. Et c’est cela que les féministes appellent « invisibiliser les femmes » ? Et c’est cela qu'on appelle « le début d’une reconnaissance », le « plafond de verre » ?

Mais de toute façon, le débat est miné. Critiquer ce militantisme néo-féministe fait de vous un sexiste, surtout quand vous êtes un homme. Le fameux dessin de Voutch résume tout :

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"- Un jour, les hommes et les femmes seront parfaitement égaux, Michalon. Mais pour autant que je sache, nous en sommes toujours à l'épisode 2 : l'Implacable Revanche."

 

* * *

 

A la suite de cette conférence, la salle a vivement réagi. La première remarque fut : "Dire qu'il n'y a pas de femme artiste, c'est nier l'histoire de l'art qui a pour but justement de faire de la recherche et de retrouver des artistes".

J'ai répondu : "Nullement. Continuons la recherche, retrouvons des artistes inconnus et célébrons-les. Mais hommes ou femmes. Et si nous redécouvrons une femme artiste géniale comme on a découvert Georges de la Tour, mais quelle joie  pour nous tous ! Mais j'estime que cette hypothèse de redécouverte est de la pure dialectique théorique".

Deuxième objection : "Mais s'il n'y a pas de femmes artistes c'est qu'on les en a empêchées".

J'ai répondu : "C'est exactement ce que j'ai dit. Mais le (triste) résultat, c'est qu'il n'y en a pas."

Troisième objection : "Je pense qu'il est nécessaire de financer la recherche pour retrouver des artistes femmes. On ne peut ignorer la moitié de l'humanité"

J'ai répondu : "Les femmes artistes représentent numériquement moins de 1% des artistes, comment allez-vous faire pour faire monter ce chiffre à 50 % ?"

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Cette question des compositeurs femmes a rejailli, quelques jours plus tard, sur France Culture (évidemment). Dans une émission, la violoncelliste Héloïse Luzzati explique qu'elle veut valoriser les compositeurs femmes. Elle dit être choquée que dans les conservatoires les noms de salles sont des noms de compositeurs hommes. Elle dit qu'elle trouve "oppressant" de n'avoir jamais joué antérieurement de la musique écrite par une femme.

Voici mon commentaire sous la vidéo de France Culture :

"Que ce féminisme anti-histoire, victimiste et essentialiste est lassant ! Il y a très peu de compositeurs femmes avant la fin du XXe siècle, c'est ainsi. On peut le regretter, mais c'est comme cela. On ne va pas survaloriser des composteurs femmes mineures uniquement parce que ce sont des femmes. Ce qui compte c'est le talent pas l'essentialisation de la personne.

Il y a des centaines de compositeurs hommes méconnus, célèbres en leur temps et aujourd'hui totalement oubliés (Qui connaît Max d'Ollone ?, pourtant vainqueur du Prix de Rome).
Pourquoi ne réhabiliter que des compositeurs qui seraient des femmes ? Pourquoi ne pas réhabiliter toute sorte de compositeurs de talent sans considération pour leur genre ?
Quelle époque idiote qui s'offusque qu'une salle s'appelle Maurice Ravel parce que Ravel était un homme ! C'est du sexisme inversé."
 
Je reçus le soutien d'une femme dans une réponse à mon commentaire :
"Pour ceux qui écoutent vraiment de la musique : la réhabilitation des compositrices oubliées fait déjà l’objet de nombre de concerts, d’éditions et d’émissions de radio mais attention au relativisme ... Est-ce que tout se vaut ? Ce n’est pas parce qu’une compositrice a été oubliée qu’elle est digne d’intérêt."

On ne saurait mieux dire.